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Contribution de Sophie Taillé-Polian et du groupe Écologiste - Nupes aux Etats généraux de l’information

Les Etats généraux de l’information se tiennent dans un moment inquiétant pour la liberté de la presse. Quinze ans après le début de la révolution numérique, les médias du monde entier connaissent une crise de modèle qui prend des allures de crise existentielle. La dépendance de la grande majorité d’entre eux au marché publicitaire les a exposés à d'importantes pertes de revenus qui devraient se poursuivre dans les prochaines années. Par effet d’entraînement, la crise économique des médias entraîne une précarisation du métier de journaliste et une vulnérabilité des titres face à l’appétit vorace des industriels qui trouvent derrière “le sauvetage des médias” une position de force pour s’immiscer dans leur ligne éditoriale.


Le groupe Écologiste - NUPES de l’Assemblée nationale formule 47 mesures en faveur de la liberté de la presse.


Amorcer une transition du modèle économique du secteur


L’étude sur l'évolution du marché publicitaire d'ici 2030 réalisée par l’Arcom nous apprend que la part de la publicité numérique par rapport à la publicité classique, passée de 25 % du marché en 2012 à 52 % en 2022 devrait continuer à grandir pour atteindre 65 % en 2030. Cette dynamique n’est pas française mais européenne, voire mondiale. Ce ne serait pas un problème majeur si les médias pouvaient tirer des revenus équitables de la publicité numérique, or c’est loin d’être le cas. Quatre géants du web se partageront 45 % du marché publicitaire numérique à eux-seuls : Alphabet (YouTube et Google), Meta (Facebook, Instagram, WhatsApp), Amazon et ByteDance (Tik Tok), contre 6,4 % pour les médias historiques. D’ici 2030, les acteurs traditionnels des médias perdraient ainsi 800 millions d'euros supplémentaires de recettes, soit 30 % de leurs revenus publicitaires.


Nos propositions pour rééquilibrer le rapport de force entre les médias et les plateformes numériques : 

  1. Une loi sur les droits voisins contraignant les plateformes à faire la transparence sur les flux économiques publicitaires suscités par les contenus journalistiques qu’elles hébergent. La loi devra prévoir à échéances régulières une négociation collective des acteurs des médias avec les plateformes, la transparence sur les sommes versées issues des droits voisins et un arbitrage par l’Arcep en dernier recours.

  2. Une taxe sur la publicité numérique pour bénéficier de nouvelles recettes destinées aux aides à la presse.

  3. Une taxe sur les petites annonces en ligne entre particuliers (financement historique de la presse) pour bénéficier de nouvelles recettes destinées aux aides à la presse.


Il nous faut trouver une alternative à l’adossement d’une large partie de notre modèle informationnel sur la publicité, d’autant plus qu’il relève d’une profonde incohérence avec la transition écologique à laquelle notre société doit impérativement œuvrer. L’objectif de préservation des ressources de la planète est précisément incompatible avec l’économie publicitaire qui repose sur l’incitation à la surconsommation. Dès lors, nous devons développer d’autres sources de revenus que le modèle de la gratuité adossée à la publicité. Cette formule promise aux éditeurs comme seul horizon depuis les années 2010 a largement montré ses limites. Ce sont au contraire les médias qui ont fait le pari que l’information de qualité a un prix, qui ont construit une forte différentiation éditoriale avec le modèle gratuit, qui s’en sortent le mieux. Mais ces derniers doivent fournir des efforts toujours plus importants pour construire le mieux-disant de leurs contenus face aux contenus pléthoriques qui se trouvent désormais sur les réseaux sociaux gratuitement. Il convient d’encourager ce modèle avec une réforme des aides à la presse dont l’opacité produite par la multiplication des dispositifs est aujourd’hui largement dénoncée, autant que sa concentration sur les médias détenus par les grandes fortunes.


Nos propositions pour réformer les aides à la presse et garantir un droit à l’information : 

  1. Rééquilibrer le volume des aides à la distribution de presse papier et les aides à la presse numérique pour aider les médias à s’émanciper de la tutelle des plateformes.

  2. Une TVA à 0 % comme au Royaume-Uni et en Belgique pour tous les médias reconnus IPG.

  3. Un Pass Information, sous la forme d’un crédit d’impôt de 100 € par an pour des lectrices et lecteurs aux revenus faibles ou moyens qui souscrivent des abonnements. 

  4. Instaurer des « bons pour l’indépendance des médias » et permettre à chaque Français de flécher, lors de sa déclaration d’impôts, un montant fixe de subvention vers le ou les médias de son choix, tel que proposé par l’économiste des médias Julia Cagé.

  5. Nous souhaitons que les aides à la presse soient directement fléchées vers une information de qualité, pour cela nous défendons leur multi-conditionnalité : 

  • Au droit d’agrément des équipes rédactionnelles pour les titres IPG

  • A l’emploi d’un seuil minimal de la masse salariale détenant une carte de presse afin de garantir l’emploi de journalistes dans les rédactions. 

  • A l’adhésion au Conseil de déontologie journalistique et de médiation (CDJM), ainsi qu’au respect des standards éthiques et déontologiques de production d’information, adossés sur les chartes internationales du journalisme.

  • A la transparence actionnariale (publication des noms et liens d’intérêts des actionnaires directs et indirects, des dirigeants et des personnes physiques qui les contrôlent) et à la publication annuelle des comptes des titres et pas seulement des comptes consolidés de groupe. 

  • A l’absence de condamnation récente pour incitation à la discrimination, la haine ou la violence contre un groupe de personnes en raison notamment de sa religion ou de son origine réelle ou supposée ou de sa couleur de peau.


Lutter contre la concentration actionnariale dans les médias


La concentration des principaux médias dans les mains d’une poignée d’industriels atteint des records : onze milliardaires détiennent 80 % de la presse quotidienne généraliste, quasiment 60 % de la part d'audience en télé et 50 % des audiences de la radio. Si le phénomène de concentration n’est pas nouveau, il atteint des proportions encore plus inquiétantes qu’à l’accoutumée, et l’arsenal législatif qui date en grande partie de la loi de 1986 est désuet depuis la révolution numérique des usages. Surtout, certains milliardaires s’inspirent désormais du cas d’école Fox News aux Etats-Unis pour revenir sur le consensus de la Libération qui avait conduit les industriels à s’abstenir d’influence politique dans les médias. Le premier d’entre eux, Vincent Bolloré, ne se cache plus de multiplier la prise de participation dans les titres de presse pour y appliquer une stratégie trumpiste : diminution du nombre de journalistes et du travail d’enquête, saturation de l’espace médiatique des discours d’extrême-droite, vannes ouvertes aux outrances et à la diffusion de fake-news. Contrairement à l’extrême-droite traditionnelle qui se contentait d’investir des titres très radicaux et très politisés, Vincent Bolloré et son “combat civilisationnel” ne se prive pas d’aller chercher le grand public grâce à des émissions qui mêlent politique et divertissement, à l’image de Touche Pas à Mon Poste


Nos propositions pour lutter contre la concentration : 

  1. Revoir les seuils de la loi de 1986 pour les abaisser. Y intégrer l’audience numérique dans les calculs, y inclure la presse locale et supprimer le critère de périodicité. 

  2. Rendre impossible le cumul des entreprises dans le secteur des médias et de l’édition. 

  3. Limiter les droits de vote dans les conseils d’administration des médias d’IPG à 20 % par actionnaire, même s’il possède plus de 20 % du capital.

  4. Créer un délit de trafic d’influence en matière de presse afin de limiter les pressions sur les rédactions.


Vincent Bolloré est-il un cas isolé ? On peut raisonnablement penser qu’il ouvre la voie à d’autres milliardaires qui souhaitent se servir des médias qu’ils possèdent comme les caisses de résonance de leur projet politique. Le propriétaire de CMA-CGM, Rodolphe Saadé, multiplie les acquisitions : La Provence, La Tribune Dimanche, désormais le groupe Altice BFM et RMC avec une ligne politique assumée proche d’Emmanuel Macron comme en témoigne la mise à pied du directeur de la rédaction de La Provence pour une Une jugée trop hostile au président, réintégré de justesse grâce à la mobilisation des journalistes de la rédaction. L’annonce du probable rachat de l’hebdomadaire Marianne par un autre milliardaire conservateur, Pierre-Edouard Stérin, témoigne de l’intérêt renouvelé que les milliardaires politisés trouvent dans la presse d’information politique et générale et de la nécessaire régulation qu’il convient de mettre en oeuvre pour préserver la liberté éditoriale des journalistes. 


Sortir de la situation oligopolistique actuelle dans les principaux médias nécessite d’en repenser le modèle économique pour les sortir de la dépendance vis-à-vis des grandes fortunes. D’ici là, le meilleur moyen de préserver la liberté éditoriale des journalistes de l’influence des actionnaires ou de l’exécutif reste de les doter de nouveaux droits collectifs qui s’ajoutent aux clauses de cession et de conscience dont ils bénéficient à titre individuel. 


Nos propositions pour protéger les journalistes des ingérences éditoriales : 

  1. Donner une reconnaissance morale et juridique à l’équipe rédactionnelle, qui lui confère un droit d’opposition en matière éditoriale lorsque son indépendance est mise en cause par un actionnaire, par la direction ou par un annonceur. 

  2. Doter les équipes rédactionnelles d’un droit d’agrément sur la nomination du responsable de la rédaction

  3. Doubler la représentation des salariés dans les conseils d’administration des médias. 

  4. Intégrer les représentants des sociétés des journalistes ou rédacteurs au conseil d’administration et leur ouvrir le statut de salarié protégé dont bénéficient les élus du personnel.


Vers un mieux-disant informationnel et culturel 


Non seulement le pluralisme des idées et des opinions recule, mais l’information, comme travail d’enquête et d’énonciation de faits qui nourrissent le débat public, s’appauvrit sous la conjonction des difficultés économiques et des pressions actionnariales. Le temps d’antenne consacré aux reportages de terrain et à la présentation d’actualités vérifiées diminue au profit d’un journalisme d’opinions et de commentaires. Il est moins coûteux d’entretenir un plateau composé d’invités plus ou moins experts du sujet dont on ne paie que le taxi, que de financer des emplois stables de journalistes, leurs déplacements sur le terrain et l’entretien d’enquêtes qui peuvent s’étaler sur plusieurs jours ou semaines pour n’occuper à la fin que quelques dizaines de minutes d’antenne. La baisse des effectifs consacrés au travail d’enquête, de recherche d’information, d’image et de témoignages n’est pas suffisamment compensée par l’émergence de nombreux petits médias, souvent indépendants, qu’il convient de souligner néanmoins comme l’une des accroches d’optimisme sur la situation des médias en général. Pour autant, ces médias gagneraient à être davantage soutenus tant leur modèle fragile repose sur l’extrême dévouement des journalistes qui y travaillent.  Par ailleurs, alors que 61% des Français seulement partagent le consensus du GIEC sur le changement climatique, il est urgent d’améliorer le traitement médiatique des enjeux liés au climat et à la biodiversité. 


Les impératifs de pluralisme politique ne sont pas les mêmes selon les supports. Le support de la presse écrite permet d’envisager un pluralisme vertical : le pluralisme doit permettre à ce que les lecteurs aient accès facilement à des journaux reflétant différentes opinions de la société. C’est ce que permet la loi Bichet en contraignant les vendeurs de presse à exposer l’ensemble des titres et non pas ceux de leur choix. Dans le cas de la presse audiovisuelle, le nombre de canaux TV n’étant pas extensible et les auditeurs plus souvent captifs d’une seule chaîne, l’exigence pluraliste impose à chaque éditeur de télévision d’envisager l’équité et la diversité des représentations au sein de chacune de ses chaînes : les auditeurs doivent avoir accès facilement aux différentes opinions présentes de la société dans les différents programmes. L’évolution des pratiques d’information vers les réseaux sociaux appelle à une régulation nouvelle et une extension de la loi Bichet pour permettre l’égal accès aux divers titres de presse. 


Nos propositions pour garantir la qualité de l’information :

  1. Conditionner les aides à la presse et l’attribution de fréquences TNT et radios généralistes (catégorie E) à l’emploi d’un minimum de journalistes dans la masse salariale. 

  2. Systématiser la publication de « standards éthiques » qui ne peuvent être qu’égaux ou mieux disants par rapport aux chartes internationales du journalisme. Ils fixent dans le détail le mode de travail d'une rédaction : rapports aux sources, distinction entre contenu et publicité, principe du contradictoire, processus de décision et de publication... Et assortir ces standards éthiques de sanctions effectives en cas de non-publication ou de manquements, comme le recommande le rapport Rauch-Echaniz d’évaluation de la loi Bloche. 

  3. Étendre la loi Bichet au numérique et aux plateformes pour garantir le pluralisme de l’information en ligne. 

  4. Limiter les phénomènes de portes tournantes en prévoyant des incompatibilités temporaires entre le métier de journaliste et certains métiers et fonctions et créer une commission indépendante examinant les éventuels conflits d’intérêt lorsqu’un journaliste passe dans une entreprise ou une institution (privée ou publique) qu’il suivait auparavant.

  5. Interdire et sanctionner les « publireportages » non déclarés, qui font passer de la publicité pour de l’information, trompent le lecteur et minent la confiance dans les médias. 

  6. Miser sur la formation initiale et continue des journalistes aux enjeux environnementaux


Si les auditions de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur l’attribution des fréquences de la TNT ont permis de montrer une chose, c’est que les dérapages attentatoires à la dignité humaine ou discriminatoires de certains programmes servent leur audience, quand ils n’en sont pas le coeur même du modèle, à l’image de l’émission Touche Pas à Mon Poste


Nous rappelons que l’exposition sur la TNT est un privilège pour une chaîne d’information :

  • Les canaux de la TNT sont une ressource publique rare, au nombre de 31. Seules 4 chaînes sont consacrées à l’information en continu dans la grille actuelle définie par l’Arcom.

  • Ils permettent une très forte exposition des programmes en raison de la numérotation logique des chaînes, la TNT est d’ailleurs l’unique moyen de réception de la télévision pour 26 % des foyers français.

  • Cette exposition privilégiée est amenée à se renforcer par la suite dans les combats que mènent les parlementaires aux côtés de l’Arcom pour imposer son référencement privilégié sur les télécommandes vendues et les téléviseurs connectés.


La mise à disposition gratuite de cette ressource publique doit être un levier pour tirer vers le haut les contenus. La violence avec laquelle les chaînes du groupe Bolloré mènent des campagnes de lynchage médiatique coordonnées contre des personnalités qu’ils définissent comme « ennemies » n’est pas compatible avec des canaux dédiés aux contenus d’intérêt général. La situation soulevée par la commission d’enquête de l’Assemblée nationale appelle à des réformes rapides de la régulation de l’Arcom en faveur d’un apaisement du paysage audiovisuel d’intérêt général qui mette fin à la multiplication des incitations à la haine, aux discriminations diverses et au harcèlement de masse bien souvent prolongé sur les réseaux sociaux.


Nos propositions pour améliorer la qualité des programmes de la TNT :

  1. Donner le statut de “Service d’intérêt général” aux chaînes de la TNT qui garantit une bonne exposition sur les différents supports et appareils (écran d'accueil de la TV connectée, boutons de la télécommande). En contrepartie, renforcer les exigences déontologiques du cahier des charges qui les lie à l’Arcom.

  2. Réaffirmer le principe du pluralisme interne aux chaînes sur la TNT.  

  3. Établir une nouvelle échelle de sanctions pour manquements à la déontologie journalistique, réellement dissuasives, allant jusqu’au retrait de l’autorisation d’émettre sur les fréquences publiques. 

  4. Appeler à la mise en œuvre des préconisations du conseil d'état en matière de pouvoir d'enquête sur pièces et sur place de l'Arcom. 

  5. Taxer fortement les plue-values réalisées à l'occasion d'une cession d'une chaîne disposant d’un canal TNT afin de prévenir la spéculation basée sur l'exploitation du domaine public. 

  6. Renforcer les prérogatives de l’Arcom sur le volet écologique, pour assurer la quantité et la qualité du traitement médiatique dans les médias audiovisuels.


Sortir le métier de journaliste de la précarité


Accompagnant la dégradation du modèle économique des médias, la profession de journaliste connaît une précarité qui s’aggrave depuis 20 ans. 40 % des journalistes ayant obtenu leur carte de presse en 2008 ont quitté la profession au bout de sept ans seulement… Les contrats précaires, CDD perpétuellement renouvelés ou rémunérations à la pige y sont monnaie courante et pèsent eux aussi sur la capacité des journalistes à faire respecter leur indépendance éditoriale. Ils sont devenus la règle chez les journalistes effectuant leur première demande de carte de presse, dont le pourcentage de CDI est passé de 65,8 % en 2002 à 25,2 % aujourd’hui. Ce chiffre déjà catastrophique masque la réalité d’une partie de la profession qui ne peut même plus prétendre à la carte de presse faute de revenus salariés suffisants ou de statut correspondant à ceux définis par le code du travail. La situation des journalistes correspondants de presse à l’étranger est particulièrement inquiétante, y compris dans le service public. Le mode de rémunération de ces journalistes “sur facture”, c’est à dire en dehors de tout contrat de travail, les prive d’accès aux conventions collectives du journaliste et même d’un accès à la sécurité sociale, alors même que leur travail est essentiel pour qualifier l’information et s’assurer de sa véracité dans un contexte géopolitique troublé. 


Nos propositions pour améliorer les conditions de travail des journalistes :

  1. Exiger, dans le cas d’un usage de plus de 4 mois, la requalification en CDI d’office. 

  2. Augmenter les tarifs minimum de pige dans toutes les branches de la presse et imposer des minimums décents dans les branches où aucune grille n’existe, notamment le web.

  3. Automatiser la comparaison salariale entre journalistes mensualisés et journalistes salariés à la pige et imposer un rattrapage salarial sur les piges pour annuler les différences de salaires à même poste et même expérience.

  4. Régulariser la situation des pigistes correspondants à l’étranger payés “sur facture”. 

  5. Contraindre les entreprises à déclarer le nombre de stagiaires et limiter le nombre de semaines de stages non rémunérées.  

  6. Systématiser un entretien biannuel dans les médias avec les pigistes réguliers afin de faire un point sur la ligne éditoriale et évoquer les tarifs de la pige. 

  7. Rendre obligatoire la publication d’un guide de la pige propre à chaque média, indiquant la ligne éditoriale du journal, le type de synopsis attendu, les tarifs bruts au feuillet hors CP et treizième mois, les formats d’articles proposés.


Mettre fin au recul de la liberté d’informer


La dégradation des conditions d’exercice du journalisme est également rendue palpable par le recul du droit à l’information et du secret des sources. La France, que Reporters Sans Frontière (RSF) classait en 2002 comme 11ème pays du monde le mieux disant en termes de liberté des journalistes, a chuté à la 21ème place en 2024. Les associations de défense de la liberté de la presse et les syndicats pointent en premier lieu l’insuffisante protection du secret des sources des journalistes, régulièrement remise en cause comme en témoignent la perquisition et le placement en garde à vue de la journaliste Ariane Lavrilleux par la DGSI dans le cadre d’une enquête jugée attentatoire au secret-défense en septembre 2023. Le cas éclatant de Disclose masque la réalité quotidienne des directeurs de la publication qui font l’objet de procédures multiples visant à les pousser à dévoiler leurs sources ou à empêcher la parution d’articles. 


Les attaques judiciaires contre les journalistes et les citoyens qui font usage de leur liberté d’expression et d’information se multiplient. Ces procédures ne visent pas à obtenir une victoire juridique, mais la censure. Il est urgent d’en limiter la prolifération et rétablir l’égalité des armes devant la justice. Ces “procédures baillon” pèsent fortement sur les travaux des journalistes d’investigation. Les témoignages affluent de journalistes qui abandonnent des enquêtes en raison des procédures judiciaires qui harassent les rédactions et contraignent à dédier des moyens considérables pour assurer leur défense en justice. 


Les lanceuses et lanceurs d’alerte jouent un rôle clef dans l’accès à des informations d’intérêt général détenues par les institutions privées et publiques. Elles et ils sont souvent ciblés par des représailles visant à révéler leur identité et les faire taire. Les régimes juridiques concernant leur protection présentent de nombreuses insuffisances. 


L’analyse de RSF pointe également la recrudescence des violences policières contre les journalistes depuis les mobilisations contre la loi Travail de 2015 et la tentative en 2018 dans le projet de loi “Sécurité globale” d’introduire l’interdiction de filmer les forces de l’ordre dans le cadre de leur fonction, de justesse censurée par le Conseil constitutionnel. 


Nos propositions pour garantir la liberté d’informer : 

  1. Redéfinir la notion de secret des affaires et restreindre son champ d’application en élargissant le champ des exceptions au secret (Secret-défense, « l’impératif prépondérant d’intérêt public » de la loi de 2010 et le motif de « sécurité nationale » du European Media Freedom Act)  pour diminuer leur étendue matérielle et leur durée, tout en prévenant clairement leur utilisation contre des journalistes. En confier le contrôle à une juridiction indépendante, notamment s’agissant des procédures de déclassification et des alertes.

  2. Élargir le champ des bénéficiaires de la protection du secret des sources au sein des médias et des organisations qui accompagnent les lanceuses et lanceurs d’alerte en révisant la loi de 2016 Sapin II. 

  3. Adopter une définition claire et ambitieuse des procédures “bâillon”, garantir leur rejet rapide des prétoires ainsi que leur sanction, et permettre l’accès à des réparations pour les personnes ciblées, notamment le détournement du droit commercial aux fins de censure préalable à la parution d’un article.

  4. Créer un droit d’accès des journalistes aux lieux de privation des libertés, centres d’éducation fermés pour mineurs, centres de détention, centres de rétention, avec la possibilité de visiter ces lieux sur demande exprès, dans le respect des règles de sécurité.

  5. L’immunité de poursuites pénales qui tendent à assimiler les journalistes aux personnes dont ils couvrent les actions (manifestants, militants).


Renforcer les missions de service public de l’audiovisuel public pour tirer vers le haut l’ensemble du champ médiatique


Malgré les coupes budgétaires successives qu’il a connues ces dernières années, l’audiovisuel public français continue de tirer l’ensemble du champ médiatique vers le haut à la faveur de programmes culturels de qualité, d’une information jugée plus neutre et fiable que dans la sphère privée et des missions de service d’intérêt général que lui assignent ses conventions d’objectifs et de moyens. 


L’information est mise à rude épreuve : les industriels n’hésitent plus à faire pression sur les principaux médias privés ; les puissances mondiales se livrent une guerre d’information et utilisent les réseaux sociaux comme armes de propagande et comme caisses de résonance à la désinformation ; le temps d’antenne consacré au travail d’information journalistique recule ; la fracture territoriale s’aggrave… C’est dans ces moments de doute qu’un audiovisuel public fort et indépendant est indispensable. 


Si ses audiences sont bonnes, même en hausse (environ 30 % des audiences nationales télévision et radio), depuis 2018, son budget, lui, a perdu 300 millions d’euros par rapport à la trajectoire de l’inflation qu’il aurait dû atteindre en 2024. Et c’est maintenant que le gouvernement fait le choix de ressusciter le vieux serpent de mer d’une fusion des médias publics. Le projet était porté par la droite depuis longtemps, envisagé comme une manière de contraindre l’audiovisuel public à de lourdes économies d’échelle et à une gouvernance centralisée qui faciliterait sa reprise en main politique. 


Les clés de l’indépendance du service public de l’audiovisuel reposent pourtant essentiellement sur deux piliers qui le différencient d’un média d’Etat à la solde du pouvoir : l’indépendance politique qui passe par la nomination indépendante de ses dirigeants et une gouvernance plurielle, et l’indépendance financière qui passe par un financement suffisant, garanti et stable. La désindexation de la redevance puis sa suppression pure et simple au profit d’une solution bricolée d’attribution d’une fraction de TVA et la centralisation des médias publics en une entité dirigée par un président-directeur général de toutes les structures remet en cause les deux piliers de son indépendance. Surtout, le risque d’une fusion de l’audiovisuel public repose dans la perspective de nouvelles coupes budgétaires massives, traduisant l’appauvrissement de ses contenus et la perte de pluralisme interne de ses identités et de ses marques qui sont au cœur de sa réussite. 


Nos propositions pour renforcer le service public de l’audiovisuel et garantir son indépendance : 

  1. Refondre le financement par la mise en place d’une contribution juste, pérenne, transparente et progressive qui compense la suppression de la publicité et la désindexation de son budget avec l’inflation depuis 2018. 

  2. Garantir l’autonomie des différents médias publics et leurs identités propres.

  3. Limiter à un seul long mandat la présidence d’un média public. 

  4. Renforcer le paritarisme dans la gouvernance des médias publics en doublant la représentation des élus du personnel, en ouvrant le conseil d'administration aux élus des sociétés des journalistes et aux conseils des auditeurs. 

  5. Renforcer sa mission d’information sur la réalité du changement climatique et sa mission d’éducation aux médias. 

  6. Inscrire dans ses conventions d’objectifs et de moyens l’objectif progressif d’une production de contenus 100 % interne, à l’image du succès de Radio France. 

  7. Élargir le conseil d’administration de l’Arcom en charge de la nomination des dirigeants de l’audiovisuel public par une représentation des partenaires sociaux du secteur de l’audiovisuel et d’associations reconnues de défense de la liberté de la presse. 


Face au recul de la liberté de la presse en Europe, la France doit montrer l’exemple


La remise en question de l’indépendance des audiovisuels publics et de la presse en général inquiète fortement en Europe. Une menace d’autant plus palpable qu’elle est devenue très concrète dans les pays européens où l’extrême-droite arrive au pouvoir : 


° En Hongrie, le pouvoir est accusé d’avoir licencié plusieurs dizaines de journalistes pour des raisons politiques. Surtout, l’Etat a directement la main sur la ligne éditoriale des médias publics, ce qui justifie pour partie la sanction de  blocage de 13,3 milliards d’euros de fonds mis en place par l’Union européenne pour manquements à l’Etat de droit.


° En Italie, les journalistes de la Rai enchaînent les journées de grève et refusent de devenir la “TV Meloni”. Ils dénoncent l’annulation de la retransmission de la célébration de la fin de la période fasciste du pays, la production de fictions à la gloire des partisans de Mussolini et la déprogrammation des opposants au régime.

° Le gouvernement conservateur du Premier ministre slovaque Robert Fico tente de faire passer un projet de loi pour revenir sur l’indépendance de la Télévision et radio slovaques (STaR), dont le directeur général et le contenu diffusé seront choisis par la majorité au pouvoir à l’aide d’un conseil de programmation, chargé de veiller au respect par le média de ses missions de service public, et composé majoritairement de membres élus par le Parlement.


L’UE vient d’adopter une nouvelle législation, l'European Media Freedom Act (EMFA) qui vise justement à renforcer l’indépendance des médias en réaction à la montée des autoritarismes. Voté par la France, malgré un honteux lobbying national pour y construire une exception scélérate au secret des sources, il enjoint les Etats à légiférer pour mieux garantir l’indépendance éditoriale, la régulation de la concentration des médias, la protection des contenus en ligne produits par les médias d’information. Sur la question des médias publics, il précise noir sur blanc : les fonds publics qui sont destinés aux médias publics devront être “suffisants, stables et prévisibles.


Vite, une grande loi pour la liberté de la presse !


La multiplication des crises que connaissent les médias nous oblige à une nouvelle régulation du secteur, qui permette tout autant de faire émerger un nouveau modèle économique durable que de protéger les journalistes des effets délétères de la concentration des médias dans la main d’une poignée de milliardaires aux ambitions politiques débordantes. 


L’important travail d’auditions et de réflexion mené dans le cadre des Etats généraux de l’information ne peut déboucher sur un énième rapport enterré comme l’ont été le “Grand débat” à la suite de la mobilisation des gilets jaunes ou la convention citoyenne pour le climat. Les Français et les Françaises n’en peuvent plus des coups de communication et exigent des actes. Dans les médias particulièrement, la profession est inquiète, les journalistes désertent un métier qui ne permet plus de vivre correctement et est de plus en plus en perte de sens, tant l’intérêt des industriels qui les possèdent prend parfois le pas sur celui du lecteur. 


Le pluralisme médiatique ne peut se résumer à un affrontement entre milliardaires de différentes obédiences (de droite). Emmanuel Macron est désormais à la croisée des chemins : face à l’offensive des industriels qui prennent le champ médiatique pour un bac à sable, choisira-t-il d’être l’initiateur de la loi en faveur de la liberté de la presse la plus ambitieuse des quarante dernières années, ou se contentera-t-il de choisir son industriel-champion pour y défendre ses intérêts ?






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