Enjeux au sein de nos écoles françaises : témoignage d'une institutrice du Val-de-Marne

Mis à jour : 23 mai 2019

Le projet de loi école de la confiance, auquel je me suis fortement opposée ne résout en rien l'ensemble des problématiques qui se jouent au sein de nos écoles françaises.


Je souhaite, pour illustrer mon propos et mon opposition, vous partager ce texte très révélateur, qui m'a beaucoup émue et qui m'a été envoyé par une institutrice de maternelle qui travaille dans le Val-de-Marne


" Vous avez un, deux, trois, peut-être quatre enfants ? J’en ai trente dans ma petite classe où ils peuvent à peine circuler entre les tables. Trente. Est-ce que vous avez une fois, une seule fois, pris quelques secondes, assis sur un canapé, pour imaginer 30 élèves, avec vous, dans votre salon ? Avez-vous juste essayé d’énumérer 30 prénoms ? Puis, avez-vous essayé d’imaginer ces 30 vies, déjà bien remplies, même à 5 ans. 30 vies bien différentes, de la douillette maison ombragée à l’hôtel social, de l’amour aux déchirures d’un divorce, tous ces enfants, avec leurs grands yeux, leurs attentes, leurs besoins, leurs désarrois, tous ces enfants que j’accompagne 6 heures par jour, quatre jours par semaine. Que j’accompagne, à qui je dois donner envie de sourire, envie d’apprendre malgré ces vies parfois compliquées qu’ils amènent le matin avec eux.

À votre avis, comment se passent les moments où les 30 enfants de 5 ans travaillent, seuls avec moi puisqu’en Grande Section, dans certaines communes, il n’y a pas d’ATSEM pour aider ? À 5 ans, c’est connu, les enfants sont très autonomes. Essayez de visualiser. Disons qu’une moitié de la classe a pour objectif de décorer avec des graphismes son costume de carnaval pendant que l’autre moitié doit s’entraîner à copier des mots. Et oui, l’année prochaine, c’est l’apprentissage de l’écriture et de la lecture. Nous le préparons depuis la Petite Section, doucement mais sûrement, avec une constance de chaque instant.

Ils travaillent, donc.

Sauf Hugo* qui n’arrive pas bien à tenir ses ciseaux et qui demande de l’aide. Sauf Cécile qui a déchiré un bout de son costume et qui pleure. Sauf Alban, Mohammed et Tom qui se disputent pour une obscure histoire de paire de ciseaux « volée ». Stéphanie m’appelle parce qu’elle a perdu son stylo. Ania lève la main, je ne sais pas pourquoi, je n’ai pas encore eu le temps d’aller voir, d’ailleurs Sarah, Léo et Idriss aussi.

À grandes enjambées entre les tables, je gère au plus pressé, j’évalue de loin ce qui peut attendre et ce qui doit être traité tout de suite. Luna attendra, c’est une bonne élève, d’autres ont plus besoin de moi, Steeven, Victoria et Aurore aussi. Je m’arrête net.

Dans ma course, je n’ai pas vu Selly qui ne fait rien, n’a même pas écrit son prénom. Selly, tous les jours, laisse le temps filer, le regard vide, en silence. Selly, quand je lui réexplique les consignes, me regarde d’un regard éteint, résigné. Selly vit à l’hôtel, ne parle pas français à la maison, ne comprend pas l’intérêt de l’école, m’aime beaucoup, me fait des tonnes de dessins mais ne parvient jamais à répondre aux attentes scolaires. Même en adaptant, même en lui proposant des activités de Petite Section. Selly, tous les matins, se blottit contre moi à l’accueil, longuement : pour se rassurer ? s’excuser ? glaner un contact qui manque à la maison ? Je ne sais pas.

Mais pendant que je redonnais les consignes à Selly, le niveau sonore est discrètement monté dans la classe.


Certains attendent depuis longtemps déjà : les mignons, les scolaires, ceux qui ont intérêt à apprendre à se passer de moi parce que je ne fais que glisser près d’eux pour aller vite aider ceux qui peinent. Ils comprennent vite, ils savent faire. Ils n’entendront de ma part, toute la journée que des « C’est bien, colle », « range dans ton classeur », « Va t’asseoir sur le banc ». Déjà 10 minutes que je cours d’un enfant à l’autre : positionner correctement la main sur la feuille, les doigts sur le crayon, les ciseaux, montrer la bonne position sur la chaise, intervenir en catastrophe pour que Hinda ne découpe pas en plein milieu de son costume. Et les trois autres résignés de ma classe : Symon, Cheyenne, Nicolas ? Où en sont-ils ? Je suis passée les voir en premier mais il faut que j’y retourne au plus vite sinon le travail sera bâclé, saccagé, inutile. Je cours, je fais de mon mieux. Malgré la fatigue accumulée jour après jour, j’essaie de rester patiente, de dire un mot (je n’ai pas assez de temps pour les phrases) à chacun, je cours.

Mais soudain, dans un coin de la classe, je me rends compte que Nicole pleure, en silence. Les gouttes tombent sur sa feuille, le feutre de son costume est tout délavé sous son menton. Depuis quand pleure-t-elle ? Je ne sais pas. Je n’ai pas vu. Nicole ne va pas bien en ce moment. Papa et maman se disputent, partent, reviennent. C’est ce que j’ai compris à demi-mots de ce qu’elle a bien voulu dire, de ce que maman a bien voulu laisser transparaître. Je m’approche d’elle, je cherche des mots, des gestes que je peux caser dans cette classe au bruit grandissant, au milieu des 29 autres élèves quand un grand cri retentit. Des cubes volent, une silhouette traverse ma classe en courant en donnant une tape à tous les enfants qui se trouvent sur son chemin.

Marvin. Mon enfant remarquable, mon enfant extraordinaire. Mon énigme de l’année. On ne m’a pas dit ce qu’il a, on ne m’a pas non plus formée à le comprendre. J’assiste donc à ses colères, à ses pleurs, aux coups qu’il donne, sans comprendre, en essayant de repérer des constantes, des explications, des logiques pour le protéger de lui-même, protéger les autres enfants, me protéger moi, essayer de continuer à m’occuper des 29 qui m’attendent. Je ne dois pas me plaindre puisque j’ai une AVS pour m’aider. Elle a 5 ans d’études de moins que moi. Elle a eu 2 jours de formation. Elle observe Marvin avec la même perplexité. Est-ce que deux perplexes et non formés constituent une aide pertinente ? Elle se précipite, essaie de calmer Marvin.

Je sursaute : Steeven, qui lève la main depuis tout à l’heure a du sang plein les doigts. Il a le nez qui saigne mais n’a pas osé - allez savoir pourquoi ? – aller prendre un mouchoir. De loin, j’ai cru qu’il avait juste fini son travail et je l’ai laissé attendre. C’est bientôt l’heure de la récréation, que je ne peux pas retarder sous peine de décaler les 2 services et les 4 collègues qui suivent. Je nettoie le visage de Steeven, que j’emmène avec moi entre les tables, pour pouvoir distribuer en même temps les « C’est bien », « Range », « Va t’asseoir », « Concentre-toi, tu as presque fini »…

Ce que je viens de vous raconter a duré 40 minutes. Il reste 5h20 pour finir la journée. Ce que je vous ai raconté est largement simplifié : les trousses perdues, renversées, les multiples petites péripéties, ce serait trop long à décrire. Ce que je viens de vous raconter est – je vous le promets – juste un moment ordinaire d’une classe ordinaire, qui n’est même pas dans un quartier défavorisé. Et pourtant. Pourtant, pendant que les enfants rangent, je les regarde : les mignons auxquels je n’ai pas parlé sinon pour leur donner des consignes, les démunis, les résignés auxquels il faudrait consacrer de longues minutes chaque jour et qui n’en auront qu’un dixième, mon enfant extraordinaire pour lequel je ne peux rien. Et je m’interroge : quel est mon rôle ?

En mettant autant d’enfants dans une classe, mon institution sait bien qu’elle ne me donne pas la possibilité d’aider ceux qui en ont besoin. Elle le sait tellement bien que pour les CP dédoublés la mesure écran de fumée, celle qui a pour fonction de cacher le reste, les enfants sont à 12.

À la louche, trois fois moins nombreux. Parce que, pour cette mesure-là, il faut du résultat. Et le résultat ne s’obtient pas à 30, tout le monde le sait. Mais alors, si tout le monde le sait, pourquoi continuer à charger les classes ? Est-ce parce qu’en fait on ne veut pas de résultats ? Puisque je n’ai pas la possibilité d’enseigner correctement à tous ces enfants, est-ce qu’en fait on attend de moi autre chose ? Quelque chose comme trier ?

Trier les « premiers de cordée » ceux qui n’ont pour ainsi dire pas besoin de moi et auxquels je ne parle pas de la journée parce que je m’occupe des autres, et « ceux qui ne sont rien », ceux qui se noient en silence, m’appellent en silence et échouent en silence d’année en année ? Je regarde ma classe et, malgré moi, en observant chaque enfant, je pense à leur avenir, et je me dis : « premier de cordée ? », « femme de ménage ? », « chômeur ? »… On dit que l’école reproduit les inégalités sociales. C’est pire : elle les met en lumière, elle leur donne des mots, des notes. Elle les objective, à défaut de pouvoir les combattre. Comment le pourrait-elle avec 30 élèves ? Comment réussir, justement, à réduire ces inégalités ?

Je me lève le cœur lourd ce jeudi 4 avril de grève parce que les perspectives que nous offrent la loi Blanquer, c’est toujours plus d’élèves, dans des établissements de plus en plus grands, avec de plus en plus d’enfants extraordinaires que nous ne saurons pas mieux comprendre. Je suis fatiguée. Fatiguée de courir. Fatiguée de regarder les élèves résignés pour lesquels je peux si peu. Fatiguée par les heures de préparations, les réunions, les échanges avec les parents qui, additionnés à mon temps de classe, prennent entre 50 et 60 heures de mon temps, chaque semaine, au détriment du reste : mon couple, mes enfants, mes amis.

Minée, surtout, par une colère qui m’empêche de dormir. Car ce désastre est pensé, organisé. Rendons l’école publique intenable et les parents, d’eux-mêmes, mettront leurs enfants dans le privé. Organisons la destruction de cette école-là pour en créer une nouvelle, à deux vitesses, où ceux qui en auront les moyens sauveront leurs enfants et où les autres resteront entre eux dans une école publique sinistrée, une école, où les élèves, dès 5 ans, ont déjà une trajectoire toute tracée qu’aucun enseignant, même en s’épuisant à la tâche, ne pourra infléchir. Créons un juteux marché de l’éducation. Il y a fort à parier qu’il sera très rentable. Qui lésinerait pour l’avenir de ses enfants ?

Vraiment, est-ce l’école que nous voulons ? Il y a des solutions, et notre institution les connaît : moins d’élèves par classe et donc plus de profs, plus de psychologues, plus de RASED. Les solutions sont tellement simples. On me répliquera qu’elles coûtent chères. Oui. C’est un choix de société. Arrêter de considérer les salaires des enseignants comme une charge mais comme un investissement dans la société de demain. Les enfants qu’on nous confie, qui arrivent chaque matin avec le sourire et l’enthousiasme de leur jeune âge, qui attendent tellement de nous, les adultes, ces enfants ne le méritent-ils pas ?

Dépenser pour qu’ils aient le sourire, pour qu’ils aient un avenir, tous. Un avenir qu’ils choisiront. Nous pouvons encore changer les choses, prendre ces décisions. Rien n’est irréversible. Ne laissons pas passer le projet de loi Blanquer. Allons, au contraire, dans l’autre sens : créons des postes. Pour que les enfants ne soient plus jamais résignés. "